Toujours dans le cadre de la troisième édition du Cabaret Freaksville au Botanique, nous avons rencontré Patrick Eudeline, ex-membre du groupe punk légendaire Asphalt Jungle et qui aujourd'hui encore est un des fleurons de la scène rock française. Rencontre sans tabous.
Music Report : Patrick Eudeline, vous venez souvent en concert à Bruxelles ou en Belgique, et même simplement en tant que touriste. Je vous pose cette question parce que vous êtes connu pour être un grand amoureux de Paris, et c’en est étonnant de vous voir ici.
Patrick Eudeline : Non, j’aime bien le nord. Ç’aurait été plus étonnant si on était à Marseille. Je suis déjà venu à Bruxelles pas mal de fois, j’ai joué au …( ?), c’est tellement vieux qu’on en parle même pas. C’était l’époque punk. Mais sinon, oui, je connais bien la ville. Il m’arrive de sortir de Paris, faut pas croire tout ça, même si j’aime bien cette ville. En fait, du moment que ça reste au nord de la Loire, il n’y a pas de problème, c’est en-dessous de la Loire que j’ai des problèmes.
Avant un concert, comme maintenant, que faites vous ? Vous écoutez un certain de type de musique ? Vous prenez un verre ? Vous discutez avec les autres musiciens ou autres groupes ?
Comme tout le monde, c’est-à-dire que la musique partage cela avec le cinéma : c’est toujours très long, il y a plein de temps perdu pour la demi-heure, l’heure, les deux heures que tu restes sur scène. Donc avant un concert, lorsque la balance est faite, tu traînes pendant tout ce temps-là dans les coulisses. C’est lourd mais c’est propre à cette activité-là. C’est comme le cinéma où tu attends des journées entières pour le moment où tu vas tourner. Mais là je fais comme tout le monde, je parle avec des amis, je passe le temps.
Pas de stress particulier ?
Toujours un peu. Mes stress sont toujours techniques : la guitare qui refuse de s’accorder par exemple. J’ai peur des choses techniques, on ne va pas rentrer dans les détails. Mais les gens peuvent s’en rendre compte et je sais à quel point ça peut pourrir le truc. C’est ça qui me fait peur, comme la guitare qui sur scène se désaccorde d’un coup.
Toujours concernant la scène, on sait que vous avez joué entre autres avec les musiciens d’AS Dragon et aussi de Tanger. Comment « recrutez »-vous ces personnes ? Par affinité musicale ? Par des connaissances ? Ou alors ce sont des amis de longue date ?
Le terme « recruter » est presque désagréable. Ce n’est pas cela qui s’est passé...
D’où les guillemets !
En fait, j’enregistrais un disque et j’ai pensé aux meilleurs musiciens possibles que je connaissais. Puis par affinités. Ils sont plus jeunes que moi, mais ils ont une certaine culture, un certain bagage musical. Et aussi on partage le même style. Pour moi c’était une évidence de leur demander. Et ça l’est toujours, même si AS dragon n’existe plus en tant que tel, et que Tanger a fait un retour. Mais on garde les mêmes racines, la même façon de jouer.
Justement, concernant Tanger. Le dernier album, vous l’avez aimé ?
Mais les textes de Pigeard restent…
Ha non, attention ! Je dis cela dans le contexte, parce que c’est dommage pour Tanger. Mais il reste encore de grandes chansons, le style, les textes. Le problème est peut –être ce côté électro qui a été mal compris dans le dernier album. Mais évidemment que les chansons sont superbes, les textes très bien. Je ne suis pas en train de critiquer Tanger, loin de là.
Vous reprenez encore des anciennes chansons de l’époque d’Asphalt Jungle ? Comme par exemple Polly Magoo ou Planté comme un privé qui sont parties intégrantes de l’histoire du punk français.
Oui… mais non. Dans le sens où je reprends Polly Magoo si j’ai un groupe électrique derrière moi, si j’ai des amis qui ont envie de le faire. Mais dans mon répertoire aujourd’hui je n’en ai pas envie… Ni Planté comme un privé d’ailleurs ! Ce sont des choses que je suis content d’avoir faites et je trouve que dans leur genre ce sont de bonnes chansons. Mais aujourd’hui je pense que ça ne serait pas logique… Quoique j’ai un très beau souvenir, c’était il y a 3-4 ans au Gibus (ndlr: club parisien), à l’époque de ce « retour », avec tous ces gamins de 15-16 ans qui connaissaient les paroles par cœur et qui les reprenaient alors que je les avais chantées il y a 30 ans au même endroit ! Ca fait quelque chose, c’est assez fort. Mais si ce n’est pas dans des circonstances un peu spéciales comme celles-là, je n’ai pas envie de reprendre ces morceaux. Il y a bien un ou deux morceaux que je reprend de cette époque-là, comme Asphalt Jungle parce que le texte est intemporel et que c’est la première chanson que j’ai composée et dont j’ai écrit les paroles. De ce fait il y a aussi une certaine tendresse par rapport à ce morceau.
Vous avez à nouveau droit à un joker pour cette question. Quels sont vos favoris de cette nouvelle scène composée de « gamins » parisiens, comme vous dites ?
C’est compliqué. Des gens comme les Naast, les Shades, tous ceux-là ont une vraie ambition, une vraie force, mais les BB Brunes ont le savoir-faire en plus et leur place est méritée. C’est normal que les BB Brunes cartonnent là où les autres restent marginaux parce qu’ils savent écrire des chansons, bouger sur scène, etc. Ce sont eux qui gagnent le « jackpot » et je trouve ça normal, même si les autres une ambition plus intéressante intellectuellement. Quand Gustave des Naast me dit qu’il s’est inscrit à la Schola Cantorum pour apprendre le violon et l’orchestration comme faisait Eric Satie, et qu’il est fan de Burt Bacharach, moi ça me touche. Mais les BB Brunes, ils ont le truc, c’est un putain de bon groupe et, je le répète, leur succès est tout à fait normal.
Vous avez publié il y a quelques années un recueil de vos articles intitulé « Gonzo ». Aujourd’hui vous tenez une rubrique dans le magazine Rock’n’Folk qui se nomme « La vie en rock ». Vous truffez ces articles de références à votre passé, à vos souvenirs personnels. Vous pensez être du mouvement Gonzo ?
Si on veut, mais en même temps ça ne veut rien dire. Ce que je sais c’est que je n’ai jamais été et ne serai jamais – et rien que l’idée me fait vomir – journaliste, je ne sais pas ce que c’est que ça. Je raconte ma vie tout simplement maintenant que je peux me le « permettre ». Dans « La vie en rock », je ne fais que ça : je parle de gens que j’ai connus personnellement ou qui me touchent vraiment. C’est « littéraire » ; la manière d’écrire n’est pas si éloignée du roman, même si par définition le roman est une fiction avec des personnages inventés, bien que comme disait Flaubert, on n’invente jamais aucun personnage. Donc c’est un peu le même principe ; ça pourrait être une nouvelle. Je veux que ça soit comme ça ; ça m’intéresse pas de chroniquer un disque, ça fait 20 ans que je l’ai pas fait et j’ai aucune raison de le faire.
Vous avez d’autres projets en développement, que ce soit au niveau littéraire ou musical ?
Au niveau littéraire, c’est simple, il y a un roman qui va sortir chez Grasset. J’ai attendu exprès chez Grasset deux ou trois ans entre les romans pour que ça ne devienne pas quelque chose de systématique avec tous les ans ou tous les deux ans « boum » : un nouveau roman. Ca tue un peu la force et la surprise du truc donc j’ai attendu d’avoir à nouveau quelque chose à dire de fort. Le prochain s’appellera Des drugstores par milliers chez Grasset. Au niveau musical, j’écris des chansons pour d’autres artistes, c’est une grande partie de mon activité en ce moment. Sous mon nom je traîne beaucoup avec les gens de Freaksville, justement !
A ce propos, comment avez-vous été intégré dans ce Cabaret Freaksville ?
Tout simplement parce que je connais Jacques Duvall depuis longtemps. La vraie histoire, c’est qu’on s’est retrouvés au fin fond de la Belgique, à Arlon. Il y avait un concert où je partageais l’affiche avec Jacques. L’organisateur avait eu envie de nous faire venir, mais indépendamment : je ne savais même pas que Jacques était là et je l’ai appris sur la route. C’est la que j’ai rencontré Benjamin (ndlr : Miam Monster Miam alias Benjamin Schoos) et toute la bande. C’était il y a presque un an maintenant, je crois.
On a fait un peu le tour de vos activités : écrivain, écrivain d’articles – puisque journaliste ne vous convient pas -, musicien, vous avez aussi joué dans des films, fait un peu de télévision, notamment dans Punk Press Club avec Bertrand Burgalat et Philippe Manœuvre… Est-ce que vous avez encore le temps de vous faire chier ?
Non, je n’en ai pas le temps ! C’est un concept sur lequel Lou Reed a écrit de très belles chansons mais je crois que je ne me suis jamais ennuyé dans la vie. Même la nuit quand je suis insomniaque et que le sommeil ne vient pas d’ailleurs. Et puis il y a toujours des choses à apprendre et à découvrir… Donc non, je n’ai vraiment pas le temps de m’ennuyer ça c’est clair !
Quelle est votre playlist-type du moment ?
Oh, j’écoute toujours un peu les même vieilles conneries… Ca me parait comme une évidence que, comme pour le jazz ou la musique classique, ce qu’il y a de fort dans le rock appartient au passé. Maintenant on est passé à une autre période. Je trouve donc en général plus intéressants les chanteurs et chanteuses que les groupes de rock à proprement parler. Disons que je ne vais pas m’amuser à écouter les Arctic Monkeys chez moi ; j’ai tous les disques des Who, des Kinks et tout le reste, je connais ! Par contre je trouve qu’en France, les chanteuses ont souvent plus de talent que les chanteurs ou les groupes. Tout ce que j’entend, d’Aldebert à je-ne-sais-qui, je trouve ça un peu « pas terrible », pour rester poli. Alors que avec des chanteuses comme Emilie Loiseau ou Camille, il y a une vraie force, des vraies chansons. En fait tout le monde croit que je suis très rock mais au niveau de la forme musicale je suis écartelé entre la pop et le blues. Et quand je dis la « pop » c’est la vraie pop, même les trucs des sixties en France. Fondamentalement, ce que j’aime c’est le rythm’n’blues, la pop et les choses comme ça. C’est ce que j’écoute et que j’ai toujours aimé. Même la chanson française : Nougaro, Brel et tout ça. Je ne suis donc pas tant que ça tourné vers le rock. Même les Stooges, de toute ma vie je ne les ai pas tellement écoutés ; j’écoute plus facilement Otis Redding. J’idolâtre Phil Spektor aussi ! J’adore tout ce qui est français, je parle de la grande époque… J’ai une vieille fascination pour Polnareff, pour Gainsbourg évidemment… Même les trucs français mineurs des sixties comme Cédric et Cléo, j’adore ça ! Ca va même jusqu’au Fléchettes !
Vous pensez plutôt mourir en trébuchant sur scène et en vous fendant le front sur un de vos amplis ou en allumant une de vos éternelles cigarettes dans une station essence ?
Tant qu’à faire, sur scène évidemment ! J’espère pas en trébuchant parce que ce n’est pas très élégant. Je préfèrerais une crise cardiaque façon Molière, mais on ne fait plus les trois coups donc c’est raté. Donc plutôt en trébuchant et en me cassant la figure ça fera un peu Charlie Chaplin quand même !
Le clip de Mauvaise étoile :
