"Est-ce qu’on ne cherche pas les défis nouveaux pour avoir un peu peur ? C’est possible, sinon je ne serais pas là. "C'est dans le cadre de la troisième édition du Cabaret Freaksville, un show musical et poétique, que Jacques Mercier récitait ses poèmes sur fond de musique psychédélique composée par Miam Monster Miam. Le célèbre présentateur de radio/télévision et écrivain nous a accordé un peu de son temps pour répondre à nos questions.
Music Report : Jacques Mercier, vous semblez être un fan assidu de site web communautaire…
Jacques Mercier : Oui je suis assez fan, je ne sais pas si ça va me passer ou si ça va durer mais c’est un réflexe pour moi d’aller, plusieurs fois par jour, voir ce qui s’y passe. En réalité il ne se passe pas grand-chose à part « être là » et refuser tous les tests etc… de temps en temps j’accepte un « groupe » quand c’est évident et que je ne peux pas dire non. Il y a le fait de pouvoir tutoyer quelqu’un qu’on ne connaît pas vraiment… Puisque je fais des émissions de radio, de télé et que j’écris, c’est intéressant d’avoir parfois des réactions. Il y a en effet plusieurs personnes, même deux ou trois seulement et cela suffit, qui me disent « il paraît que vous écrivez des poèmes, c’est quoi ? » Ces gens sont allés les acheter et ils m’envoient alors des messages plus personnels disant ce qu’ils en pensaient. C’est donc une manière de toucher le public qui est tout à fait actuelle. Au début, c’était plutôt gag parce que, comme j’avais vu qu’il y avait un ministre et maire qui avait dépassé les 5000 (ndlr : nombre « d’amis ») et que c’était le quota, je me suis fait des arguments en en parlant à l’antenne… donc ce n’est pas très « juste » et j’ai atteint évidemment plus que les 5000 mais je suis occupé d’élaguer pour ne garder vraiment que les gens que je connais.
Votre statut sur votre profil internet exprimait hier votre angoisse par rapport à votre prestation de ce soir. En quoi est-ce un défi pour vous ?
Oui, ces petites phrases qu’on met en dessous de son nom tous les matins, ça me semble intéressant, d’autant plus que finalement ça devient des petites phrases de philosophie de vie, et les personnes qui arrivent après (ndlr : sur le site) – parce que je me lève tôt – réagissent et cela, c’est assez intéressant. Bien sûr je suis angoissé comme tout le monde par l’inconnu, je ne suis pas inconscient et cette prestation-création que m’a demandée Miam Monster Miam dans son spectacle, je l’avais déjà refusée l’année passée lorsqu’il m’en avait parlé. Il m’avait dit « l’année prochaine alors ! » et j’avais dit bêtement oui. Puis quand le jour a approché, j’ai commencé à stresser en me disant « je vais aller au milieu de chanteurs confirmés sur une scène, ce n’est pas du tout mon boulot, je fais de la scène mais avec des choses très particulières à moi, donc ce n’est pas la même chose, je vais m’immiscer dans un univers de Miam Monster Miam que je connais un peu et qui est déjanté. » C’était donc une angoisse de savoir si j’allais être à ma place d’abord,
si j’allais pouvoir faire ça ensuite. Bon, on vient de répéter et je pense que ça va : je parle et ils me suivent dans le texte, il n’y a pas trop de problème. Ils ont composé expressément une musique très belle et très planante, très « Pink Floyd » - c’est lui (ndlr : Miam Monster Miam) qui le dit. C’est parce que c’est tout à fait nouveau que c’est un défi et ça fait toujours un peu peur mais est-ce qu’on ne cherche pas les défis nouveaux pour avoir un peu peur ? C’est possible, sinon je ne serais pas là.Comment s’est passée la rencontre avec Miam Monster Miam ?
Raoul Reyers, dans l’émission « les Jeux du Dictionnaire » un jour m’a dit : « j’ai entendu un disque formidable, ça doit être un Suédois, je vais essayer de l’avoir par la maison de disque et savoir d’où ça vient ». Quand il a eu le disque il a été très étonné de voir qu’il s’agissait d’un chanteur de Seraing, wallon donc, et a trouvé ça d’autant plus extraordinaire puisqu’on le prenait pour un rockeur nordique. Il a rencontré Miam Monster Miam et l’a fait venir dans l’émission. Je l’ai donc rencontré et très vite on s’est aperçu de la mélancolie de ses disques, de son univers noir. Lui-même est pourtant heureux de vivre. Il a une vue très particulière sur les médias, etc. Ayant remarqué cela, on a eu envie de le tester et depuis il fait partie intégrante de l’équipe et c’est toujours un grand bonheur de le voir. Et inversement, il intègre de plus en plus dans son équipe à lui des gens qu’on connait puisque c’est un peu la même famille d’esprit dans l’autodérision. Il y a Jacques Duvall bien entendu, Marie France qui est venue un jour – et que je viens de croiser – et qui m’a dit « voilà une nouvelle corde à votre arc ! » et aussi Juan qui a fait ses premiers pas dans la chanson sur ce label.
La musique un peu planante, déjantée qu’on entendra ce soir, c’est votre style ?
Oui pourquoi pas, c’est un peu poncif de dire cela mais j’aime toutes les musiques sauf celles qui me heurtent ou m’agressent. Ce que je viens d’entendre à la répétition et ce qu’enregistre Miam, ce sont des musiques que j’écoute régulièrement. Mais j’écoute aussi beaucoup d’autres musiques. Probablement avec l’âge avançant, j’écoute des musiques plus calmes ou plus classiques que je ne connaissais pas comme l’opéra que je détestais quand j’avais 20 ans ! Maintenant j’y reviens parce qu’après des dizaines d’années d’écoute de musiques de toutes sortes, l’oreille se forme à d’autres sons, d’autres harmonies, d’autres désharmonies aussi qui sont belles.
La musique de Miam Monster Miam qui accompagne vos poèmes ce soir, vous la connaissiez déjà au moment de l’écriture de ces même poèmes ?
Non, je ne la connaissais pas du tout ! C’est l’inverse qui s’est produit : il m’a demandé des textes en me disant que n’importe lequel conviendrait. J’ai donc regardé dans un de mes recueils qui n’est pas encore paru mais paraîtra dans un mois et demi en novembre et qui s’intitule « Proche des larmes » ; on est donc pas loin de l’univers de Miam. Je lui ai envoyé le texte et il m’a dit que c’était parfait. J’ai entendu il y a un quart d’heure pour la première fois cette musique là et c’est étrange de voir qu’il l’a mise en adéquation avec la substance de ce que je voulais dire. La poésie n’est évidemment pas en principe faite pour être récitée ni pour avoir de la musique en fond ; elle est faite pour être lue, d’une manière très personnelle d’ailleurs. En général, on ne sait pas pourquoi le poète l’a écrite et en quelle occasion, et ça ne nous intéresse pas. Mais si certains mots, si certaines phrases nous font vibrer, c’est que l’émotion se trouve, quelle que soit cette émotion. Là il s’agit donc d’un autre habillage à ce poème. J’aurais été incapable de dire qu’il faut jouer telle ou telle musique mais lui, en tant que musicien et artiste, il a senti cela. C’est assez magique.
Ne craignez-vous pas que votre texte devienne les paroles d’une chanson et que l’auditeur soit distrait par la musique ?
Dans le cas d’aujourd’hui, pas du tout, car je dis mes poèmes, je ne les chante pas. Ca a été très bien fait avant moi récemment : Michel Houellebecq l’a fait avec Bénabar. Je l’ai écouté il y a deux-trois jours pour simplement savoir sur quel ton il lance la musique. Et puis Miam Monster Miam m’a parlé de certains disques de Léo Ferré où celui-ci récitait aussi sur des musiques très planantes, il y a déjà 30 ans de cela ! Mais effectivement, il y a une manière particulière de poser le texte… Par ailleurs je récite parfois mes poèmes sur scène, et certains de mes textes ont été mis en musique mais d’une manière très particulière, sans toucher à mes textes qui n’ont pas de rimes, ne sont pas réguliers ; ce sont des images ou des mots qui se suivent. J’ai déjà donc eu cette expérience, et je crois que la différence est bien marquée. Ici, le ton est beaucoup plus projeté, plus public que ce que je fais habituellement où j’ai un micro et il n’y a qu’un piano qui m’accompagne. Ici, il y a des guitares rock : il faut que je dise (ndlr : il prend une voix théâtrale) : « Dans la rue, des étrangères… » Je dois faire cela comme ça alors que je le dirais plutôt (avec une voix plus posée) : « Dans la rue, des étrangères… » (ndlr : pour mieux comprendre ce que voulait dire Jacques Mercier sur ce dernier point, écoutez très bientôt l’interview audio, ce qui sera certainement plus explicite !)
Quel effet ça fait de participer à un cabaret, puisqu’il s’agit bien du « Cabaret Freaksville » ? Vous vous sentez une âme de meneur ou plutôt de « meneuse de revue » ?
(Rires). Pas du tout je me sens faire partie justement de ce spectacle et ça c’est très nouveau pour moi. Ce que vont faire Alexandra Vassen et Raoul Reyers ce soir, c’est ce que je fais habituellement : je présente, je suis média donc médiateur entre les artistes et le public… Mais c’est agréable, j’ai déjà eu cette sensation depuis que je suis monté sur scène moi-même, cette sensation indéfinissable et qui nous porte, nous donne une espèce de bonheur très fort que je n’avais jamais ressenti en radio ou en télévision. J’adore la radio depuis toujours, la télévision un peu moins, l’écriture encore plus, mais cela n’a jamais été un contact direct de ce que je suis avec l’âme de chaque spectateur. Cela on le sait, c’est pourquoi le théâtre existe encore, sinon il n’y aurait plus de théâtre ! Cette sensation là d’être moi-même en contact direct, je l’ai eue il n’y a pas longtemps et c’est ce qui se passe ce soir. C’est donc un vrai bonheur même si cela me fait peur. Ce seront trois minutes intenses qui valent la peine d’être vécues.
La tradition de Music Report est de finir les interviews par une question un peu décalée : cela vous arrive-t-il de mettre deux chaussettes de couleurs différentes, ou même de ne pas en mettre ? (On vous avait prévenu !)
Non, jamais. Je suis assez organisé ! (Rires).
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